Affichage des articles dont le libellé est Secrets d'anthologiste. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Secrets d'anthologiste. Afficher tous les articles

lundi 13 avril 2015

Secrets d'anthologistes : Lucie Chenu

Docteure en génétique bactérienne, Lucie Chenu est une auteure, nouvelliste et anthologiste très active dans la promotion des genres de l'imaginaire. Elle a collaboré à plusieurs revues, fanzines et webzines (un dossier consacré aux Légendes Arthuriennes dans la fantasy pour Faeries en 2006, un numéro sur le thème de la musique pour Univers & Chimères en 2004, plusieurs numéros sur le thème « Femmes de l'étrange » pour Horrifique, responsable du domaine des fictions francophones de Mythologica depuis 2012, membre du comité de rédaction de Galaxies depuis 2013), et co-dirigé aux éditions Glyphe la collection Imaginaires de 2007 à 2009. Elle a par ailleurs intégré le bureau du Syndicat des écrivains de langue française en tant que rédactrice en 2014.
Lucie Chenu a reçu à deux reprises le Prix Bob Morane pour son activité d'anthologiste, en 2008 et 2009. Ses anthologies parues sont (Pro)Créations (éd. Glyphe, 2007), De Brocéliande en Avalon (éd. Terre de Brume, 2008), Identités (éd. Glyphe, 2009), Passages (éd. Oskar, 2010), Contes de villes et de fusées (éd. Ad Astra, 2010), Et d'Avalon à Camelot (éd. Terre de Brume, 2012).
Elle a eu la gentillesse de répondre aux questions de Lullaby pour Tintama(r)re.

Couverture de l'anthologie "(Pro)créations"

1/ Pour commencer, peux-tu nous parler des maisons d'édition pour lesquelles tu as conçu une anthologie ? Je pense notamment à Terre de Brume, pour les deux anthologies arthuriennes, mais il y a eu aussi Ad Astra (Contes de villes et de fusées) et Glyphe ((Pro)Créations et Identités).

Eh bien, mes relations avec tous ces éditeurs ont été très différentes les unes des autres ; je ne connaissais pas du tout Glyphe avant que soit acceptée mon anthologie sur la Naissance, et le travail sur (Pro)Créations s'est tellement bien passé qu'Éric Martini m'a proposé de diriger la collection Imaginaires. N'ayant pas de formation d'éditrice, j'ai accepté une codirection. Ce challenge m'enthousiasmait. J'ai énormément appris durant ces deux-trois ans de collaboration avec Glyphe, j'ai réuni une anthologie inspirée de ma réflexion sur Les Identités meurtrières, l'essai d'Amin Maalouf, mais avons pris de plein fouet la crise économique, et la collection en a fait les frais. Il faut dire que Glyphe publiait surtout des ouvrages sur la médecine, ou bien des romans écrits par des médecins, et que son réseau de diffusion-distribution n'était pas le plus adéquat pour une collection de SF.
À Terre de Brume, j'ai proposé une anthologie toute prête, car conçue pour un autre éditeur qui n'a pas pu la publier comme prévu, mais totalement dans sa ligne éditoriale : les légendes arthuriennes. Je ne connaissais pas Dominique Poisson avant cela, mais je connaissais bien ses livres et j'étais enthousiaste à l'idée de publier chez lui.
À l'inverse, je connaissais Xavier Dollo bien avant qu'il ait l'idée de fonder une maison d'édition, et c'est lui qui m'a demandé une anthologie (enfin, je crois, parce qu'il ne s'en souvient plus). J'avais justement plusieurs thèmes qui me trottaient dans la tête et on a choisi ensemble les contes de fées revisités. Il m'a ensuite laissé carte blanche.
Il y a aussi les éditions Oskar, chez qui j'ai publié une anthologie pour la jeunesse, Passages, sous la direction de Christine Féret-Fleury. Une rencontre et une collaboration très agréables.


2/ Qu'est-ce qui t'a fait devenir anthologiste ? Quelles étaient tes motivations ?

La maternité et la fanitude ;-)
Après la naissance de ma numéro 2, je me suis aperçue que je me mettais à choisir des lectures parlant de naissance et/ou d'enfantement (oui, il y a une différence : nous naissons tous, mais seul.e.s certain.e.s d'entre nous enfantent). Et petit à petit des questions se sont mises à me tourner dans la tête, du genre « oh, je me demande bien ce qu'écrirait Machin sur le thème », « Truc a écrit des choses passionnantes là-dessus et il a encore des choses à dire », etc., et petit à petit m'est venue l'envie de réunir ces auteurs que je fantasmais écrivant sur ce thème (certains l'avaient déjà fait) et de publier une véritable anthologie de nouvelles avec de la SF, du fantastique, de la fantasy, du noir ou de la blanche…


3/ Peux-tu nous parler de tes premières anthologies, chez Glyphe ? Comment as-tu ressenti ces premières expériences ?

Si je réponds que j'ai eu le sentiment d'enfanter, ça va faire cliché, hein ? ;-)
En fait, j'ai tellement galéré à trouver un éditeur – je ne remercierai jamais assez les auteurs qui m'ont fait confiance aussi longtemps ! – que lorsque j'ai appris que Glyphe acceptait l'antho, ça a été l'explosion de joie. J'étais à la Convention de SF de Bellaing, à ce moment-là, et certains des auteurs étaient présents, en particulier Jess Kaan qui regardait ses mails à deux mètres de moi et a eu l'info en même temps que moi, et Nathalie Dau.

La conception d'Identités s'est passée dans des conditions totalement opposées : pour la première fois, je partais avec un éditeur ! (Mieux : j'étais éditrice.) Le thème était encore plus foutraque, l'antho est encore plus contrastée : toutes les facettes de nos identités meurtries, meurtrières…


4/ Tu as également dirigé deux anthologies sur la légende arthurienne. Pourquoi deux anthologies ? Ce thème t'est-il particulièrement cher ?

Pourquoi deux ? Eh bien, il y en a eu d'abord une, et puis comme, en effet, le thème m'est en effet particulièrement cher – mais aussi que la première avait très bien marché et qu'elle est pile-poil dans la ligne éditoriale de Terre de Brume – j'en ai proposé une autre à Dominique Poisson qui l'a acceptée.
C'est un thème que j'avais déjà abordé, avec un dossier dans Faeries, et récemment Jérôme Vincent m'a demandé une postface pour l'antho Lancelot chez ActuSF. (En réalité, il m'a demandé une préface, mais j'ai préféré écrire une postface pour changer.)

Couverture de l'anthologie "Et d'Avalon à Camelot"


5/ Quel est exactement le rôle d'un anthologiste selon toi ?

Selon moi, il n'y a pas une seule façon de faire, mais autant que d'anthologistes, voire d'anthologies, voire de nouvelles publiées en anthologie ! Avec ma casquette d'auteur, j'ai travaillé avec des tas de directeurs d'ouvrages très différents les uns des autres, et très différents de moi. Je peux donc juste dire comment moi je fais.
Quand je reçois les textes, je les lis une première fois en annotant le fichier, mais sans chercher la petite bête afin de ne pas gâcher mon plaisir. Je trouve cette découverte du texte très importante, et il peut m'arriver d'attendre un moment avant de le lire, parce que je veux être vraiment disponible. Ensuite, je demande s'il y a lieu des corrections, je soumets les auteurs à la torture des allers-retours – et je me soumets moi-même à la torture des nombreuses relectures du même texte. Tout ça est très différent selon les textes ; certains ont à peine besoin d'un peaufinage, d'autres ont besoin d'être plus travaillés… Et certains auteurs n'aiment pas qu'on leur suggère des modifications alors que d'autres ont besoin d'être freinés, car ils seraient capables de réécrire l'entièreté de la nouvelle alors qu'on leur demande trois virgules !


6/ Comment s'effectue le choix du thème ?

Eh bien, je ne pars pas avec en tête « oh, j'ai envie de faire une antho, mais quel thème vais-je bien pouvoir prendre ? ». Au contraire, c'est lorsqu'un thème me tourne autour, que je me mets à le chercher dans mes lectures, que je fantasme dessus, qu'alors je me dis : « je veux faire une anthologie sur ça ! ».


7/ Et le choix des textes ?

Je commence par choisir les auteurs – j'ai très rarement publié en antho des soumissions spontanées – parce que je sais ou que je sens que ce thème est fait pour eux, ou du moins que j'ai envie de lire quelque chose de ces auteurs-là sur ce thème. Je leur demande un texte (je les couvre de fleurs et les menace des pires malédictions s'ils ne font pas ce dont j'ai envie) et ensuite, je ronge mon frein en attendant.

Une précision, tout de même : pourquoi est-ce que je publie peu de soumissions spontanées en antho ? Parce que je l'ai beaucoup fait avec les fanzines, les webzines, les revues… J'ai le plus profond respect pour les anthologistes ou les éditeurs qui proposent des AT, j'ai d'ailleurs moi-même envoyé des nouvelles à des AT, mais ça n'est pas ça que j'avais envie de vivre, jusqu'à présent.


8/ Comment conçois-tu l'ordre des textes ?

Le premier doit accrocher le lecteur, mais il peut ne pas plaire à tous (bien souvent, le seul lecteur qui aime tous les textes est l'anthologiste lui-même). La seconde place est l'une des plus périlleuses : c'est ce texte-là qui doit convaincre le lecteur de ne pas abandonner le livre. Enfin, la dernière nouvelle est importante, aussi, parce qu'elle donne la note finale, le sentiment sur lequel restera le lecteur.
Entre les deux, j'aime alterner les émotions, le rire et la peur, les textes longs et les textes brefs, les styles d'écriture ou encore les genres : SF vs fantasy ou fantastique. J'aime les anthos hétérogènes, contrastées. En tant que lectrice, si j'ai envie de lire à la suite plusieurs nouvelles proches les unes des autres, je privilégierai les recueils d'un seul et même auteur.

Couverture de l'anthologie "Contes de villes et de fusées"


9/ Aurais-tu une anecdote particulière à partager, concernant l'une de tes anthologies ?

Quelques-unes…

L'un des auteurs qui m'ont le plus soutenue lorsque je galérais à trouver un éditeur pour (Pro)Créations a refusé de signer le contrat avec Glyphe, parce que la rémunération était proportionnelle à la longueur du texte. Il faut dire que le sien faisait seulement 3 000 signes et que pour être intéressant il fallait l'accompagner de deux photographies (dans le domaine public), lesquelles m'ont fermé la porte de plusieurs éditeurs qui auraient éventuellement publié l'anthologie sans illustration d'aucune sorte.

Quand le recueil de Megan Lindholm/Robin Hobb, L'Héritage et autres nouvelles, est paru, je me suis bien évidemment jetée dessus. Et j'ai commis l'erreur de vouloir lire la traduction signée Arnaud Mousnier-Lompré1 de « La Dame d'argent et le Quadragénaire », que Lionel Davoust avait traduite pour De Brocéliande en Avalon. Que n'ai-je pas fait là ! Je me suis retrouvée les deux livres en main à comparer les deux versions ! À me demander ce qui convenait le mieux pour tel paragraphe, telle phrase… Quelle erreur ! Ne jamais comparer les versions françaises, surtout quand elles sont signées de deux excellents traducteurs comme Lionel et Arnaud ! Mais quelle leçon, aussi. La traduction littéraire est un passionnant mystère.

Dans Identités figurent des auteurs qui ont souhaité publier sous pseudonyme (autre que leur nom de plume habituel), parce que leurs textes s'inspiraient de leur vie, et qu'ils voulaient éviter de froisser des proches.

Pour Et d'Avalon à Camelot, j'ai oublié d'indiquer à Anne Fakhouri et à Nicolas Cluzeau que les histoires devaient se passer à notre époque ou dans l'avenir. Qu'importe ! Leurs nouvelles sont superbes – et cette contrainte qui servait de fil rouge à De Brocéliande en Avalon était une idée de l'éditeur qui n'a pas pu la publier. Je n'avais pas besoin de la conserver !


Note :

1. À qui j'avais envoyé une lettre de fan (une vraie, en papier chez l'éditeur, je n'avais pas le net !) après avoir lu L'Assassin royal, tant j'avais aimé son écriture.

Liens :

lundi 17 novembre 2014

Secrets d'anthologistes : Thomas Bauduret

C'est par une radieuse matinée de printemps, pendant le festival Zone Franche 2014 à Bagneux, que Thomas Bauduret a accordé cette interview à Mariedelabas au sujet de son travail d'anthologiste chez Malpertuis. Depuis cinq ans, l'anthologie annuelle des éditions Malpertuis rassemble en un volume dense le meilleur du fantastique, où se côtoient auteur·e·s aguerri·e·s, étoiles montantes et plumes prometteuses.
Thomas Bauduret est également traducteur et auteur sous le nom de Patrick Eris.

©Bertrand Robion



MDLB : Bonjour Thomas. Pouvez-vous vous présenter, ainsi que la maison d'édition Malpertuis ?

TB : Bonjour CoCyclics, j'en connais déjà quelques-uns, mais c'est toujours un plaisir !
Eh bien, j'ai sévi majoritairement dans Malpertuis. J'avais déjà fait une première anthologie qui s'appelait Rock Stars chez Nestiveqnen (ndlr : sous le nom de Patrick Eris), ça s'était plutôt pas mal passé, les auteurs étaient contents, et l'antho s'était bien vendue. Donc, quand on a lancé les éditions Malpertuis (dont l'origine serait une autre, très longue histoire pour un autre jour [1]), ma première idée a été de faire une anthologie qui ne soit pas thématique, sans autre sujet que le fantastique. Parce que le problème avec une anthologie thématique, quand on a une idée et que l'anthologie est déjà passée, on l'a dans l'os, et quand on a une idée trop tard, on l'a aussi dans l'os parce qu'il y a peu de chances que quelqu'un refasse une anthologie sur le même thème. Donc j'ai décrété « Ce sera une anthologie de fantastique point barre ».

MDLB : Comment êtes vous arrivé à devenir anthologiste ?

TB : Ce fut une très longue déchéance, vous comprenez… (rires) Non, sérieusement, j'ai partiellement répondu dans la première question. C'est parce que j'avais déjà fait une anthologie avec un éditeur avec lequel je m'entendais excessivement bien, j'ai tenté l'aventure et l'essai a été concluant. J'ai eu des gens très bien comme Jean-Marc Ligny, Michel Pagel, Philippe Ward, qui m'ont fait confiance et donc voilà, à partir de là, je dirais que ce fut un cheminement naturel. J'ai eu envie de retenter l'expérience. L'occasion fait le hareng, comme on dit (rires).

MDLB : Quelle sont les motivations pour diriger une anthologie ?

TB : Majoritairement, la découverte. Franchement quand je tombe sur une nouvelle qui me retourne, surtout quand il s'agit d'un texte de débutant puisque c'est un petit peu dans notre vocation, c'est un plaisir, déjà de lecture pour moi, qui ai la chance de ne pas être complètement blasé malgré des années dans ce métier, et aussi c'est le plaisir parfois d'avoir en plus des auteurs qui deviennent quelque chose. Ophélie Bruneau par exemple, qui a commencé chez nous, a deux et bientôt trois romans derrière la cravate, Sylvain Lasjuilliaras a sorti un roman, Olivier Gay qu'on ne présente plus n'a pas eu une de ses premières publications chez nous, mais ses premières nouvelles professionnelles chez Malpertuis… On n'est pas du tout possessifs sur nos auteurs. Au contraire, si un jour on a l'« Espoir de demain » et qu'il finit quelque chose d'énorme, alors là, qu'est ce qu'on sera content ! Ça voudra dire qu'on aura bien fait notre boulot de défricheurs. C'est quelque chose qu'on peut se permettre, car on est une toute petite structure, donc sans les objectifs de rentabilité, tous ces mots pas foncièrement barbares.
L'édition, il faut en passer par là, c'est aussi un business. Nous, on est à peu de chose près du fanzine amélioré, grâce à l'impression à la demande, grâce à l'associatif, on peut se permettre ce genre de choses. On peut se permettre des choses plus osées, des nouvelles très expérimentales comme on a eu quelques fois, et le plaisir c'est de se dire : « Celle-là, je la prends, parce que sinon personne ne l'acceptera jamais, et pourtant elle mérite d'être publiée ».

MDLB : Quel est le rôle d'un anthologiste selon vous ?

TB : Difficile à dire, en effet. Tout simplement d'essayer d'avoir un choix correct, faire un sorte que ses goûts correspondent à ceux d'une partie du public, parce qu'il faut être net, si on veut plaire à tout le monde, on fait du consensuel. Il est assez marrant de voir que quand on demande quelles sont les trois nouvelles préférées dans une anthologie on n'a jamais les mêmes réponses, et c'est très bien comme ça. Donc c'est d'essayer d'avoir une vraie diversité, peut-être parfois faire un peu abstraction de ses choix en dehors des coups de cœur que personnellement j'assume totalement. C'est de se dire : « Est-ce que cette nouvelle mérite d'être publiée, est-ce que cet auteur, si c'est un débutant, mérite d'exister ? ». Des fois c'est un petit peu cornélien, le jugement de Salomon, un petit peu cruel… Il y a des cas où c'est impubliable, il n'y a pas photo. Il m'arrive aussi de donner des réponses négatives mais en même temps positives : « C'est pas encore ça, mais continuez, il y a quelque chose… ».

MDLB : Comment s'effectue le choix des textes ?

TB : Il y a des coups de cœur : ces textes-là, je les veux, et même, le premier qui y touche, je le mords (rires). Il y a les textes sur lesquels je suis plus mitigé, où j'ai commencé à faire des listes, oui, non, oui, non. Je pars aussi du principe que « premier arrivé premier servi », c'est-à-dire que je lis les textes dans l'ordre d'arrivée. Si la même idée est traitée deux fois, eh bien celui qui a envoyé sa copie le plus tôt passera en premier, c'est normal. Il y a un petit pool de nouvelles qui passent le premier stade, et qui sont au deuxième stade : il n'y en a pas beaucoup sur lesquelles j'hésite, au final dans 80 % des cas je les prends, sauf s'il y en a une autre dans la pile qui traite la même idée et s'avère plus aboutie. Il faut que je relise à tête reposée. Et à partir de là, le sommaire est fait.

MDLB : Comment s'effectue le choix de l'ordre des textes ?

TB : Oh là là ! Tout commence par une grosse consommation de Migralgine… Non sérieusement, c'est comme, je dirais, un opéra : il faut qu'il y ait des moments de détente, accepter les crescendo, qu'il y ait ensuite des plages plus calmes, des nouvelles humoristiques. Parfois, comme dans le Malpertuis III, j'ai choisi de commencer sur une nouvelle-choc, celle de Sylvain Lasjuilliaras qui, je trouvais, donnait un double coup de poing à l'estomac, en tous cas c'est comme ça que moi je l'ai reçue. D'autres fois par des nouvelles qui permettent d'entrer tranquillement dans l'anthologie, de s'installer avant de, boing ! prendre la grosse surprise puis le coup de poing dans l'estomac. Des fois, moi-même, je me demande comment je fais (rires). C'est l'instinct qui essaie de composer cette partition.

MDLB : Pour finir, avez-vous une anecdote particulière à partager ?

TB : En voici une : j'ai reçu un jour deux nouvelles qui étaient un peu longues, c'est toujours un peu rédhibitoire, mais il y avait un univers... Au fil de la lecture, ça donnait « oui… non… oui… non… oui… non… oui » au final non. J'ai envoyé un mot en disant « Désolé, ce n'est pas encore abouti, il y a encore besoin de peaufiner, mais il y a déjà quelque chose. Il faut travailler et surtout ne renoncez pas ». Et j'ai eu un grand moment de solitude quand j'ai reçu une réponse disant : « Oui, c'est gentil. J'ai tout le temps de m'améliorer, je n'ai que treize ans ».
Comme dirait Jimmy Guieu : « Petit un : authentique » [2].
Une recommandation : Malpertuis, ce n'est pas un concours ; si vous voulez avoir une réponse, étant donné que je suis très peu doué pour le marc de café, mettez votre nom et vos coordonnées sur la nouvelle, sinon vous n'avez pas beaucoup de chance d'avoir une réponse !

MDLB : Merci beaucoup !

TB : Merci à vous !


Notes :
[1] Et elle vous sera racontée !
[2] Habitude d'écriture de Jimmy Guieu (1926-2000), chroniqueur radio, auteur de SF et ufologue.

Liens :

vendredi 8 novembre 2013

Secrets d'anthologistes : Jean-Pierre Fontana.

Crédit photo : Fabienne Rose
Difficile de présenter en peu de mots Jean-Pierre Fontana : écrivain (La geste du Halaguen, Shéol, La femme truquée, La Jaune, Quand pleure le crépuscule etc. ainsi qu’une série de romans en collaboration avec Alain Paris au Fleuve Noir), nouvelliste (une anthologie intitulée Souvenirs de Demain est parue en 2012 chez Armada) anthologiste (Demain l'Italie... - Éd. Opta ; Le livre d’Or de la science-fiction italienne - Pocket, plus deux recueils de nouvelles de Robert F. Young chez NéO : Le pays d'esprit & Le Léviathan de l'espace), fondateur du « Grand Prix de la Science-fiction française » en 1974 devenu depuis le « Grand Prix de l’Imaginaire » qu’il préside, directeur de revue depuis le mythique Mercury (1965-1968), organisateur du premier « Congrès de la Science-Fiction Française » à Clermont-Ferrand en 1974 (évènement qui devint la Convention Française de SF et de fantasy qui existe toujours aujourd’hui) et de nombreux Festivals (1972, 1976, 1977, 1988), il codirige avec Jean-Pierre Andrevon la revue Lunatique, qui parait désormais deux fois par an sous l’égide de Galaxies. Ajoutons à cela ses activités de critique dans diverses revues, de préfacier (Les Formiciens de Raymond de Rienzi, Tschaï de Jack Vance, avec son ami Jacques Chambon, entre autres), de chroniqueur et rédacteur pour « l’Écran Fantastique » et on aura une petite idée de la carrure du monsieur (1). Infatigable promoteur et défenseur de l'Imaginaire, cinéphile érudit (il vient de participer à la rédaction du monumental et très attendu Cent ans et plus de cinéma fantastique et de science-fiction de Jean-Pierre Andrevon - aux éditions Rouge Profond), il a eu la gentillesse de bousculer son agenda pour répondre aux questions de notre envoyée spéciale, Mariedelabas (MDLB).


MDLB : Comment es-tu arrivé à diriger des anthologies plutôt que de te consacrer à 100 % à ton œuvre personnelle ?
JPF : D’abord, les deux choses sont passionnantes. Quand tu écris, c’est que tu as quelque chose à dire, à évacuer. Mais je suis aussi un lecteur depuis mon plus jeune âge. Alors, quand il t’arrive, tout à coup, comme une bénédiction, la possibilité d’éditer un certain nombre d’auteurs, et donc de lire des textes qui vont te plaire, c’est une chance. Je l’ai eue très jeune car, au retour du service militaire, très rapidement, j'ai commencé à écrire des nouvelles dans des fanzines, et j’ai créé mon propre fanzine qui s’appelait Mercury . À l'époque, j’ai eu la chance d’avoir quelques auteurs connus qui ont accepté de publier dans les pages de Mercury (NDLR Michel Demuth, Jacques Chambon, Pierre Versins, Maurice Limat, Nathalie Henneberg... entre autres), et j'ai eu également deux collaborateurs qui m’ont permis d’évoluer moi-même. Également, j’ai eu l’occasion d’avoir des contacts avec un certain nombre d’auteurs italiens. Au travers d’une revue, j’ai effectué un premier travail d’anthologiste en quelque sorte.
Puisqu'on parle d’anthologie, j’ai réalisé deux numéros de Mercury en hommage à Jean-Louis Bouquet, et c’était bien un travail d’anthologiste puisque j’effectuai un choix parmi ses œuvres.
Par la suite, compte tenu de ces expériences et du fait que j’avais des correspondants italiens, Michel Demuth, qui était un des rédacteurs en chef des éditions Opta m’a demandé de réaliser un numéro spécial de Fiction consacré à la science-fiction italienne. Cela avait déjà été fait auparavant par Roland Stragliati, et j’ai donc travaillé sur une deuxième anthologie d’auteurs italiens avec Lino Aldani qui m’a aidé dans la sélection des textes. J’ai traduit la plupart des textes avec la collaboration de quelques autres personnes.
Quelque temps après, Jacques Goimard qui dirigeait la collection des « Livres d’Or de la science-fiction » m’a demandé d’en réaliser un pour la SF italienne, qu’on a appelé d’ailleurs « l’Opéra de l’Apocalypse ». Et là aussi, j’ai de nouveau effectué un travail d’anthologiste, toujours avec l’aide de Lino Aldani avec qui lequel j'avais noué de véritables relations amicales et parce que je n’avais pas la possibilité de disposer de tous les textes parus en Italie. Donc il a réalisé une présélection et moi ensuite j’ai fait un choix.
J’ai eu encore d’autres sollicitations suite à mes propositions, en particulier aux Nouvelles Éditions Oswald où j’ai réalisé deux anthologies de nouvelles de Robert Young. Ces anthologies ont été établies avec des textes déjà publiés, mais sur 20 ou 30 ans, donc c’était intéressant de les organiser et à chaque fois j’ai rajouté une nouvelle inédite que Robert Young m’avait envoyée.
Finalement, je me suis retrouvé un beau jour à m’occuper d’une revue qui s’appelle Lunatique, qui est devenue maintenant Lunatique/Galaxies. Le travail de rédacteur de revue n’est pas tout à fait un travail d’anthologiste, mais il y a un choix de textes à effectuer et une certaine disposition à leur donner.
Dans ce cadre particulier, nous allons prochainement publier un numéro spécial qui est une anthologie de nouvelles italiennes. Et nous allons continuer dans ce sens-là, pour nous concentrer soit sur des auteurs soit sur des pays. Par contre, je n’ai pas eu l’occasion de consacrer un numéro à un thème particulier. Mais, dans le fond, quand on publie une revue, on essaie quand même d’avoir une certaine ligne directrice.

MDLB : Ta motivation pour diriger des anthologies, c'est donc ton "plaisir de lecteur" ?
JPF : Bien sûr, et un plaisir de découverte. Dans des anthologies, tu as deux cas de figure : soit tu découvres des textes que tu ne connais pas, soit tu choisis parmi un certain nombre de textes ceux qui te plaisent le plus ou ceux qui correspondent le mieux à ce que tu veux dire.
Cela a été le cas quand j’ai préparé mes anthologies sur Robert Young par exemple.

MDLB : Comment s’effectue le choix du thème ? Pour l’Italie, tu es d’origine italienne, tu traduis cette langue, donc c’était naturel ?
JPF : Oui, depuis le début des années soixante je suis en contact avec des auteurs italiens. J’en ai invité en France. Je ne lis pas tout ce qui parait, mais j’essaie au moins de me tenir au courant. Avoir des correspondants là-bas facilite les choses. Et je dois dire que j’adore la science-fiction italienne, elle est complètement différente de la science-fiction française. Cela n’a rien à voir, elle est beaucoup plus régionaliste. Un écrivain qui habite à Bologne, un qui habite en Sicile ou un qui habite à Rome ou à Venise écrit des choses très différentes. Je prends un exemple avec Renato Pestriniero, qui habite Venise : presque toutes ses histoires se passent à Venise. J’avais publié un texte d’un auteur de Rome dont la nouvelle s’appelait « Le dernier pape ». Dans cette histoire, la chrétienté n’existait quasiment plus, mais par contre, exactement comme les journées du Patrimoine, les gens allaient visiter le Vatican, et on surveillait ce que faisait le pape à travers de petites lucarnes. Cela s’appelait le peep pope show. C’était assez extraordinaire… Mais il n’y a qu’un Italien qui pouvait penser à ça !
Je me souviens d’une nouvelle d'Aldani, qui lui vivait du côté de la Lombardie. Il faisait allusion dans ce texte, que j’avais traduit sous le titre Bigaré de Rouge, à une république qui pendant la guerre (alors qu'historiquement il y avait eu la république des fascistes) avait été fondée par les résistants. Les écrivains italiens, souvent, immergent leur histoire dans leur terroir. Dans le prochain numéro de Lunatique qui va être consacré à la SF italienne, il y aura deux nouvelles qui sont de ce genre : une de Renato Pestriniero qui se passe dans une Venise complètement polluée et une de Valerio Evangelisti où, dans un régime totalement contrôlé par les mafias, elles se livrent à des combats entre elles. Lui habite à Bologne où il s’est passé pas mal de choses. Donc on ne trouve quasiment pas en SF française ce caractère régionaliste et c’est ce qui me plait en SF italienne.

MDLB : Après, sur le choix du sujet, par exemple pour Robert Young…tu éprouvais un intérêt pour l’auteur...
Aah, pour Robert Young (Robert Franklin Young, NDLR), j’ai adoré ce qu’il écrivait, j’ai eu des larmes aux yeux avec « Petit chien perdu », et puis tu as des textes comme «L’ascension de l’arbre », « La déesse de granit » qui sont absolument extraordinaires, ou « Le pays d’esprit ». C’était quand même un auteur qui a eu 80 ou 90 nouvelles publiées dans Fiction ou Galaxie, un des auteurs phare de l’époque. En plus, ce qui est assez extraordinaire, c’est que même son exécuteur testamentaire ne connaissait pas sa profession. J’ai lu un jour dans une introduction ou une préface, qu’il croyait qu’il était concierge dans un lycée. Alors c’est possible qu’il l’ait été à la retraite puisqu’il habitait du côté des Grands Lacs. Mais moi, j’ai des correspondances avec Robert Young dans lesquelles il m’explique bien qu’il est ingénieur dans une fonderie ou une aciérie. Donc en Amérique finalement ils ne le connaissent pas, il était un peu à l’écart du milieu de la SF américaine. Cela dit, il a publié dans Astounding, dans Analog ou Galaxy mais aussi dans des journaux ou revues qui n’avaient rien à voir avec la SF.

MDLB : étonnant, car de nos jours on a l'impression qu’un auteur américain commence par avoir du succès dans son pays, puis on le traduit très vite et on le vend chez nous...
JPF : Pour lui ça n’a pas marché comme ça. Du reste il n'a pratiquement pas écrit de romans, ou très peu. Par exemple, La quête de la Sainte Grille, qui a été publiée chez Opta, n'a jamais été publiée aux États-Unis. C'est pour ça que je voudrais arriver à publier l’intégrale de son œuvre. Par exemple, la seule nouvelle inédite que j’ai publiée car j’ai pu me la procurer par Robert Soubie, et dont le titre original est «The Dandelion Girl» (NDLR : « La fille aux cheveux d'or », disponible dans Lunatique 78/79 chez EONS) est une des deux ou trois plus belles nouvelles que je connaisse sur les paradoxes temporels, une histoire d'amour magnifique.

MDLB : Comment fait-on le choix des textes, et celui de l'ordre du sommaire ?
JPF : Déjà, on prend celles qui plaisent… Les nouvelles peuvent avoir des défauts, qu’on peut toujours corriger, mais c'est une question de coup de cœur, particulièrement pour les nouveaux auteurs. Dans le fond, je reçois des textes, j'en lis plusieurs, ceux qui me plaisent (on est au moins deux à lire), sont mis de côté pour les publier dans un numéro à venir. Quelquefois on prévoit pour un numéro précis, mais on peut avoir un problème de place, et dans ce cas on le repousse au numéro suivant.
Il faut aussi donner un rythme, on ne va pas sélectionner deux nouvelles qui sont d'un thème ou d’un style un peu voisin ; on va tâcher de donner une certaine alternance. Le choix des textes tient compte de ces différents éléments.
Pour l'ordre : à la limite, aucune anthologie ne peut se faire de la même manière. Dans certaines anthologies on va mettre en premier un coup de poing, de façon à donner tout de suite envie au lecteur d'aller plus loin. Ensuite, c'est comme une espèce de courbe. À quel moment va-t-on placer le point d'orgue, au goût de l'anthologiste évidemment ? Au début, au milieu ou à la fin ? C’est totalement différent d’une anthologie à une autre.
Pour le spécial Italie qu'on va sortir, c'est plus Pierre-Jean Brouillaud qui m'a fait l'essentiel des traductions et c'est lui qui en a organisé l'ordre, sous ma direction. Nous avons prévu une espèce de montée en puissance, avec une ou deux grosses surprises quand on arrive à la fin. Nous avons essayé d'éviter d'avoir deux coups de poing à la suite, il faut aussi laisser des respirations. C'est un peu comme une partition musicale. Après, c'est ce que l'anthologiste ressent... Le lecteur, je ne sais pas ! Et puis il y a des lecteurs qui ne lisent pas dans l’ordre, que ce soit en fonction du titre ou d'une autre raison. Quelquefois certains commencent par la fin, cela m’arrive à moi aussi de ne pas lire dans l'ordre !
J'ai lu dernièrement un recueil de nouvelles, celui de Nina Allan (NDLR Complications chez Tristram). À part la première qui est presque hors sujet, ensuite on retrouve des personnages et un thème commun à propos des horloges avec une montée en crescendo et la conclusion.
C'est à l'anthologiste ou à l'auteur, s'il est son propre anthologiste, de l'organiser. Par exemple quand j'ai fait mon recueil, je l'ai organisé selon des thèmes.
Dans une revue, ce n'est pas tout à fait pareil. Dans Lunatique, on essaie de ne pas mettre les nouvelles dans n’importe quel ordre. Par exemple dans Fiction, ils passaient la science-fiction en premier et ils mettaient le fantastique à part.

Anecdote particulière :
En 1978, en partant en Italie où je devais rencontrer à Rome, pour L'Écran Fantastique, Luigi Cozzi qui allait sortir son film Starcrash, j'ai fait une halte à San Cipriano, proche de Pavie, pour un petit bonjour à mon ami Lino. Il habitait à quelques pas du Pô où, autrefois, il possédait une de ses barques de pêcheurs comportant une sorte de cabane pour, éventuellement, y passer la nuit. Suite au naufrage de cette embarcation vieillissante, il avait pu récupérer l'abri de planche et l'avait installé dans son jardin. Depuis, c'était dans ce cabanon qu'il se retirait pour trouver l'inspiration et écrire. On n'imagine pas toujours comment et où les écrivains travaillent. J'avais été très touché qu'il me conduise dans son « sanctuaire ».


(1) : Il a même enseigné les littératures fantastique et de science-fiction dans le cadre des Métiers du Livre à l'IUT de Clermont-Ferrand durant une dizaine d'année.
Pour aller plus loin :>
La page de wikipédia sur Jean-Pierre Fontana.
Le site officiel de Jean-Pierre Fontana.



Merci à Mariedelabas pour la rédaction de cet article !

Note : nous ne savons pas qui a pris ce beau portrait de Jean-Pierre Fontana mais si le photographe se reconnait, qu'il n'hésite pas à nous envoyer un message (cocyclics@gmail.com) pour que nous puissions le créditer !

lundi 8 avril 2013

Direction d'une anthologie, l'expérience de Marianne Stern avec "Vampire malgré lui".

Marianne Stern, (Cendrefeu sur CoCyclics) a dirigé l'anthologie "Vampire malgré lui" qui est sortie en décembre 2012 aux éditions du Petit Caveau. Aujourd'hui, elle nous parle de cette expérience.

Bonjour Marianne et merci d’avoir accepté de répondre à cette interview. Pour commencer, pourrais-tu nous présenter l’anthologie que tu as dirigée ?
L'anthologie compte douze textes sur le thème du vampire, et comme le titre l'indique, les nouvelles mettent en scène des vampires malgré eux. Je souhaitais avoir au sommaire une variation de thèmes, de personnages, de contextes, et présenter des écrits originaux, de ceux que l'on n'attend pas forcément dans les récits vampiriques. Ainsi, on trouve dans ce livre des textes humoristiques, d'autres beaucoup plus sombres, de la SF, des vampires qui ne sont pas humains. En tant qu'anthologiste, j'ai été très contente de parvenir à ce résultat.

Comment t’es-tu retrouvée à diriger une anthologie ?
Ayant moi-même publié des nouvelles et travaillé avec des anthologistes, je commençais à posséder un peu d'expérience dans ce domaine. J'avais également effectué les corrections éditoriales d'un roman du Caveau et j'avais beaucoup apprécié le travail en commun avec l'auteur. Par ailleurs, je suis toujours en quête d'expériences nouvelles et par conséquent, endosser le rôle d'anthologiste me tentait énormément. Je m'en sentais capable, je me suis donc proposée.

D'où est venu le thème de l’AT ?
Le projet de cette anthologie a vu le jour lorsque je travaillais comme bénévole dans le comité de lecture des éditions du Petit Caveau. À cette époque, nous avions énormément de difficultés à trouver des manuscrits pour étoffer le catalogue, et nous en refusions à la pelle. Les auteurs de ces récits vampiriques avaient beaucoup de mal à s'éloigner des clichés du genre, nous ne recevions en outre presque que de la Bit-Lit alors que nous recherchions désespérément des manuscrits qui donneraient un souffle nouveau au vampirisme.
C'est dans ces conditions que j'ai évoqué l'idée de réaliser une anthologie, avec pour objectif de retenir des textes originaux, mettant en scène des vampires que l'on n'a pas l'habitude de rencontrer. Cette idée a tout de suite plu, et quand j'ai proposé le thème, il a été accepté à l'unanimité.

Concrètement, comment s’est passée la sélection des nouvelles ? Étais-tu seule ou as-tu reçu l’aide d’un comité de lecture ? Comment procédiez-vous s’il y avait des désaccords ?

Je n'étais pas seule dans cette aventure, et heureusement puisque nous avons reçu 111 textes !
Durant la phase de sélection, huit lecteurs et moi-même avons lu les textes, mais tout le monde n'a pas tout lu – sauf moi, qui ai lu les 111.
Chaque nouvelle a été rendue anonyme, les titres ont été supprimés avant d'être transmis aux lecteurs. J'ai fait en sorte que chaque texte passe entre les mains de trois personnes différentes au cours d'un premier tour. Je demandais un bref compte-rendu et un avis : positif, négatif ou indécis. Ainsi, les textes avec au moins deux retours négatifs ont été écartés, à l'exception de deux ou trois qui m'avaient vraiment plu, sur lesquels je voulais d'autres avis avant de trancher.
Puis nous sommes partis sur un deuxième tour, avec des lectures supplémentaires par textes. Si je n'étais pas convaincue et que l'ensemble des avis était mitigé, le texte était éliminé.

Dans la phase finale de sélection, il nous restait environ 25 nouvelles pour seulement une dizaine de places au sommaire. C'est là que nous avons commencé à nous disputer, puisque chacun avait ses préférées ! Cinq ou six avaient fait l'unanimité, mais pour les autres, rien n'était gagné.
En tant qu'anthologiste, j'avais le pouvoir de décision. Il y a d'ailleurs un texte que je tenais absolument à garder et qui pourtant n'avait pas convaincu grand-monde, voire l'inverse ; je l'ai tout de même imposé et je ne regrette absolument pas ce choix.
Même si j'avais force pour décider, j'ai écouté les arguments de chacun, jusqu'à refuser deux textes que j'aurais certainement gardés si j'avais travaillé seule sur cette sélection. Dans la même veine, les lecteurs m'ont persuadée de sélectionner une nouvelle que j'aurais sans doute refusée d'après mon seul ressenti...
Cela va sans dire, certains refus ont été très durs à écrire. J'ai rédigé chaque refus, en essayant d'expliquer pourquoi nous n'avions pas sélectionné le texte concerné.

Est-ce qu'il y avait des critères précis de sélection ou alors est-ce que c'était basé uniquement sur le ressenti de chaque lecteur ?

Il n'y a pas vraiment de critères précis de sélection, sauf peut-être deux sur lesquels j'avais briefé mes lecteurs : les nouvelles possédant de grosses lacunes sur la forme seraient à écarter d'office, sauf si elles présentaient une intrigue exceptionnelle. Et le second, l'originalité – notion au sens large. Pour être honnête, nous ne savions absolument pas à quoi nous attendre, quelles idées farfelues ou non passeraient par la tête des auteurs, et nous espérions être surpris.

Il y a une part de ressenti dans la sélection, c'est sûr et cela reste subjectif, ça dépend des goûts de chacun.
Mais l'on est amené à avoir des coups de cœur sur des choses auxquelles l'on ne s'attend pas (le texte que j'ai imposé, que je citais plus haut, en est l'exemple parfait en ce qui me concerne). Ce n'est cependant pas uniquement une question de ressenti dans cette anthologie. Je voulais garder un panel de textes aussi large que possible : une ou deux nouvelles SF, une ou deux nouvelles humoristiques, une ou deux nouvelles sombres, etc.
Ainsi, nous avons eu le cas de figure où deux nouvelles avaient plu, mais partageaient une thématique trop proche pour que nous puissions les garder toutes les deux. Les dernières semaines ont donc été le théâtre de compromis, d'argumentations enfiévrées, de menaces et de bains de sang, jusqu'à obtenir le sommaire. La directrice de la maison d'édition m'avait dit de retenir dix textes, nous sommes tout de même allés jusqu'à douze.

En conclusion :

L'expérience d'anthologiste a été très enrichissante, mais c'est un investissement personnel considérable en terme de temps et de travail. Déjà, lire 111 textes ! En lançant le sujet, je me disais qu'une cinquantaine de nouvelles constituerait un résultat honorable, mais jusqu'à vingt-quatre heures avant la deadline, je ne me serais jamais douté d'avoir à faire face à autant de participations. J'ai donc dû revoir mes plans initiaux en conséquence : trouver quelques personnes supplémentaires pour le comité de lecture, du délai dans les réponses. Et bien sûr, tout le travail qui suit avec les auteurs prend énormément de temps.
Mais je ne regrette rien ! À refaire si l'occasion se présente à nouveau...

Merci Marianne !

Vous pouvez trouver des informations concernant l'anthologie en cliquant sur ce lien.

Note : merci à Céline (Ermina) pour la rédaction de l'article. 

dimanche 10 octobre 2010

En coulisse avec des grenouilles : l'anthologie Légendes! (2/3)


Deuxième partie : Jacques Fuentealba, anthologiste (suite et fin)


Suite de notre entretien avec Jacques Fuentealba sur Légendes!



Q - Est-ce une nouvelle étape dans ta démarche de promotion des autres imaginaires européens, et notamment hispaniques ?

R - Parlons très franchement… Ma démarche de promotion concerne principalement les textes hispaniques, qu’ils soient latinoaméricains ou espagnols, les micronouvelles francophones ou hispanophones (je souhaiterai m’attaquer au domaine anglophone de la flash fiction bientôt) et… mes propres textes ! (rires)

Deux raisons simples à cela, je me suis spécialisé (c’est un bien grand mot !) dans les littératures de l’imaginaire hispanique parce que je connais la langue, ai eu l’occasion de traduire des nouvelles d’un certain nombre d’auteurs et d’établir un petit réseau. Cela ne m’est pas possible dans les autres pays européen, du fait de la barrière linguistique et/ou tout simplement du temps. L’autre raison, c’est que je considère qu’il y a une profonde « injustice » (j’y mets les guillemets, tout de même) dans cette non-reconnaissance des auteurs hispaniques de l’imaginaire en France, au vu de la qualité de certaines œuvres et du public qu’ils sont censés pouvoir toucher. On ne parle pas là de quelques millions d’Italiens, de Danois ou de Grecs, mais de centaines de millions de lecteurs potentiels. Un continent presque entier ! Je parle bien de « lecteurs potentiels », tant il est vrai que l’imaginaire se vend moins en général dans les pays de langue hispanique que par chez nous, avec là aussi une prédominance sur le marché de traductions anglosaxonnes.


Q - Comment s'est déroulée la sélection ?

R- Ce n’est pas commun, mais en deux temps.

On a fait un appel à textes, monté un comité de lecture et j’ai transmis l’appel à mes contacts hispaniques : les auteurs que j’avais pu traduire dans Lunatique et ceux que j’avais repris dans Trafiquants de cauchemars. Au final, peu de retours de nouvelles en espagnol, et relativement peu de textes francophones correspondant à ce que je cherchais, sur la cinquantaine de récits reçus.

Après avoir lu tous les textes, nous avons effectué une première sélection, Céline Brenne, Jody Hartmann et moi. Benoît Giuseppin et Maxime Le Dain en ont lu également quelques-uns, ainsi que l’éditeur de Kymera/Outworld (Éric Bufkens). Les textes hispaniques n’étaient lus que par Céline et moi, faute d’autres lecteurs dans cette langue. Pour faire notre choix, nous sommes partis sur un tableau Excel avec trois gros critères de sélection, chacun noté sur 5 : Style et ambiance - capacité du récit à transmettre des émotions ; Cohérence et profondeur des personnages/Cohérence de l'univers ; Originalité (de l'univers, des personnages, du traitement du thème) et/ou Intérêt du récit pour le lecteur. Chacun de ces critères avait un commentaire rapide argumenté et on faisait également un commentaire général de conclusion. Le tout permettait de détacher les textes qui faisaient l’unanimité.

Un mot en passant sur l’autre grenouille embarquée dans cette aventure, Nicolas Chapperon. Sa nouvelle était de celles qui emportèrent l’adhésion de tous les lecteurs. Je dois avouer que je fus tout de suite emballé par « Le soldat à la cuillère » parce que j’y retrouvais des échos de Lord Dunsany et de ses dieux absurdes ou grotesques… et c’était aussi un des ingrédients que je recherchais dans mon anthologie. Son nom ne m’était de plus pas inconnu, puisqu’il nous avait déjà soumis pour le Borderline 10 (j’étais alors le rédac’chef de ce numéro spécial « hispanique ») deux nouvelles et que nous avions retenu « Aubes », une formidable réécriture hilarante des mythes aztèques.

Hormis ces trois textes, je n’ai pas eu l’occasion de lire d’autres de ses nouvelles, mais je pense que Nicolas Chapperon a une réelle capacité à travailler la matière mythologique et épique pour obtenir de petits joyaux…

On en arriva alors à former un début de sommaire et, en tant qu’anthologiste, il me revint de trancher sur le choix final. Ce n’est qu’alors, une fois les mails de refus et d’acceptation des textes envoyés que je me rendis compte que l’on était à court de nouvelles pour former une anthologie conséquente. La solution s’imposa alors d’elle-même. Faire preuve de plus d’ambition encore et contacter des écrivains de langue anglaise, si possible chevronnés. Le mot « légendes » prendrait plus de sens encore, si j’arrivais à en démarcher certains.

Après une nuit blanche passée à contacter des auteurs directement ou à travers Ellen Datlow, qui eut la gentillesse de me proposer tout de suite de transmettre à son carnet d’adresses conséquent mon appel à texte en anglais, le projet prenait une nouvelle ampleur.

Deuxième temps, donc, pour la sélection : Céline Brenne, Jody et, dans une moindre mesure Éric et Maxime, furent à nouveau mis à contribution pour les lectures de ces nouvelles – une soixantaine !

Les choix s’avérèrent particulièrement durs ! Il y avait beaucoup de nouvelles excellentes… Et on se retrouvait, la mort dans l’âme, à devoir les écarter. J’avais toujours cette idée d’une anthologie alliant les différents genres de l’imaginaire, et la portion de textes fantastiques était trop importante. Je me retrouvais ainsi à écarter « Nine Sundays in a row » de Kris Dikeman… que je proposais ensuite à Black Mamba (traduction de Céline Brenne), « Stray » de Benjamin Rosenbaum et David Ackert ou encore l’excellent « Until Sunrise » de Bill Congreve. Je fis d’ailleurs suivre un certain nombre de textes à Thomas Bauduret de Malpertuis, pour sa sélection annuelle de nouvelles et mon petit doigt me dit qu’il en a retenu au moins une. Certaines nouvelles traitaient aussi de thèmes trop proches et je dus me résoudre à ne prendre qu’une nouvelle vampirique. La lutte fut sanglante, sans jeu de mots ! Finalement, je biaisai et revins sur ma décision, n’arrivant pas à me résoudre à écarter la nouvelle de Melanie et Steve Rasnic Tem et celle de Brian Hodge, qui comptait chacune des enfants de la nuit parmi ses personnages. Après tout « Matin de peu » était centré sur le personnage de Van Helsing, tandis que « Le dernier testament » parlait de… eh bien vous le saurez en le lisant ! Il serait vraiment dommage de spoiler.


Q - Quel accueil reçois-tu, du public ou du "milieu", sur ta communication sur les auteurs hispaniques ? Est-il satisfaisant, enthousiasmant ou frustrant ?

R - C’est variable : un peu des trois en fait, selon l’interlocuteur. Une certaine partie du milieu semble apprécier que des traducteurs ou des acteurs de l’imaginaire français se penche sur autre chose que le domaine francophone ou anglosaxon. Je me souviens de l’enthousiasme très communicatif d’Hélène Ramdani, par exemple, au moment de me parler de Dimension Russie, sorti chez Rivière Blanche. À l’inverse, j’ai longtemps et souvent eu droit à des fins de non-recevoir de la part d’un certain nombre d’éditeurs, déguisé en des « envoie-nous des fiches de lecture, qu’on voit de quoi ça parle ». J’ai ainsi pu envoyer une dizaine de fiches de lecture différentes sur des romans d’auteurs espagnols ou d’Amérique latine, sans jamais avoir de réponses par la suite, malgré des relances. Les éditions du Riez, en revanche, s’étaient montrées très intéressées par certaines de ces fiches. Mais publier des auteurs étrangers n’est pas de tout repos pour une petite structure. Dès qu’il s’agit de traduire un roman, les frais du livre augmentent de façon importante, pour peu que vous deviez payer un traducteur. J’ai donc pris mon mal en patience et, en plus d’essayer de démarcher des éditeurs avec des livres hispaniques, j’ai commencé à traduire de la nouvelle de l’espagnol vers le français. Les directeurs de revue sont quelquefois enclins à placer des textes d’auteurs hispaniques, c’est le cas de Galaxies, de Black Mamba (même si nous n’avons au final publié que peu de traductions dans la revue), de Fiction, de Lunatique et de Borderline… Cette dernière m’a servi de « laboratoire » pour publier des auteurs à l’époque pour ainsi dire inconnus en France (Eximeno, Álamo et dans une moindre mesure Sergio Gaut vel Hartman), et planifier ce qui aurait dû être une sorte de hors-série de nouvelles hispaniques, Trafiquants de cauchemars, dont je parlais plus haut.

J’ai été très touché au moment de sortir cette anthologie, de voir que la plupart des auteurs et proches du fanzine Borderline me l’avaient commandée, comme un acte allant de soi, et avec un réel intérêt pour ces littératures.

Les gens croisés sur les salons ont l’air enthousiasmés par l’idée de pouvoir lire des textes hispaniques, et j’ai l’impression que l’auteur que je suis le plus ces dernières années, Santiago Eximeno, commence à éveiller quelques échos dans le fandom français. Mon affection pour cette sphère linguistique a aussi été à l’origine d’une belle rencontre dans le milieu. C’est en effet un goût que je partage avec l’inénarrable M’ame Sylvie Miller, et chaque fois que nous nous croisons, c’est l’occasion de sympathiques discussions sur le sujet, émaillées de beaucoup d’éclats de rire.

Évidemment, les auteurs hispaniques eux-mêmes sont le plus souvent ravis qu’on essaie de faire connaître leur travail en langue française. La production en Espagne et en Amérique latine, ainsi que le marché sont moins importants qu’ici. Pourtant, les auteurs et éditeurs du genre sont très actifs. Je vais radoter en rapportant un souvenir vivace que je raconte à droite à gauche, dès que j’en ai l’occasion, mais j’ai été particulièrement impressionné par le dynamisme des auteurs de l’association Nocte, qui regroupe les écrivains de terreur espagnols. Ils faisaient une réunion de présentation lors de la convention de SF de Huesca, l’Hispacon 2009, et la plupart ne devaient pas avoir plus de 35 ans, mais ils semblaient très décidés à avancer ensemble et à promouvoir le genre.


Merci Jacques pour ces réponses détaillées et enthousiastes, et à très bientôt, sans doute, pour des nouvelles de ton actualité littéraire personnelle !

Et nous vous donnons rendez-vous dans deux jours, avec Nicolas Chapperon dans le rôle de l’interviewé !