lundi 20 avril 2015

Dans la tête d'un nouvelliste : Lionel Davoust

Omniprésents et pourtant sous-estimés par un marché du livre qui fait la part belle aux romans et aux séries, les récits courts sont rarement à l'honneur 1. L'équipe Tintama(r)re est heureuse d'annoncer la création de la rubrique « Dans la tête d'un·e nouvelliste », consacrée à la nouvelle et plus particulièrement au rapport qu'entretiennent les auteur·e·s avec ce format.
Celui qui ouvre aujourd'hui le bal a parlé à plusieurs occasions des nouvelles, qu'il écrit, traduit, orchestre en anthologies. Il s'agit du sieur Lionel Davoust, qui a très obligeamment répondu aux questions d'Atar.
Lionel Davoust est de ces auteurs à l'univers vaste et aux œuvres variées. Tantôt nouvelliste, tantôt romancier, il s'essaie à de nombreux types de création (de la musique en passant par l'écriture), mais aussi à la traduction ou à la direction d'anthologies. On lui doit de nombreux livres comme le recueil de nouvelles L'importance de ton regard (aux éd. Rivière Blanche), la série de romans Léviathan ou encore son dernier né La Route de la Conquête (aux éd. Critic).

Portrait de Lionel Davoust
©Mélanie Fazi

Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire des nouvelles ?

Au tout début, l'apprentissage, je pense. J'ai grandi dans une maison où l'on lisait Galaxie, Fiction, toutes les revues de la dite « grande époque », avec les classiques ; pour moi, l'imaginaire (la science-fiction, à l'époque), c'étaient beaucoup les maîtres américains de la nouvelle. Quand j'ai voulu me mettre sérieusement à écrire, suivre cette voie me semblait une évidence. Par la suite, je me suis aussi rendu compte que cela me permettait de tenter beaucoup de choses et d'expériences avec une prise de risque minimale : un roman nécessite des mois de travail, si l'on part sur une mauvaise base, ou avec une forme qui s'essouffle, on perd un temps important, alors qu'une nouvelle offre le cadre idéal pour s'essayer à quantités d'atmosphères et de genres différents pour élargir sa palette.


Qu'est-ce qui vous a attiré et vous attire vers/dans ce format ?

L'expérimentation qu'elle permet et l'énergie qu'elle procure. Sous bien des aspects, la nouvelle offre davantage de liberté que le roman : la forme et les attentes quant à ce dernier sont relativement codifiées, alors qu'on peut tenter sur une nouvelle quelque chose de dingue qui fonctionne justement parce que la forme est courte, un procédé qui éreinterait le lecteur sur une durée plus longue. D'autre part, dans la nouvelle, tout concourt au but final, c'est une forme d'épure narrative agréable à pratiquer.


La nouvelle est-elle pour vous un format comme un autre ou bien un format privilégié ?

La nouvelle est la nouvelle. C'est un format avec ses propres exigences, sa dynamique. Elle permet des procédés difficiles voire impossible dans le roman ; en plus de la narration classique, elle permet de jouer avec des idées, des façons de raconter qui fonctionnent justement parce que le format est court.


Comment sait-on que ce que l'on écrit deviendra une nouvelle plutôt qu'une novella ou un roman ?

Si vous êtes à 600 000 signes, c'est trop tard... Blague à part, je connais des auteurs qui ressentent instinctivement la longueur d'un texte, mais pour ma part, j'ai dû apprendre. J'ai longtemps confondu énergie et longueur : si un texte était énergique, ce devait être une nouvelle ; s'il était contemplatif, c'était un roman. Or, c'est complètement décorrélé, voire corrélé de façon inverse ! Par exemple, à l'origine, le court roman La Volonté du Dragon était un projet de nouvelle pour la première anthologie des Imaginales, Rois et Capitaines : une bataille navale assaisonnée de politique avec de l'action partout, c'était l'énergie d'une nouvelle, non ? Eh bien, non, justement, la complexité nécessitait une forme longue. Maintenant que j'ai appris ma propre dynamique narrative, je mesure à peu près correctement. Un propos unique, peu de personnages, une action très resserrée, une chute marquée, voilà qui, en général, va faire une nouvelle. Une chose est sûre : une histoire a sa propre dynamique interne et doit faire la longueur qui va la servir. Délayer pour passer de la nouvelle au roman ou comprimer pour changer un roman en nouvelle, ça ne fonctionne pas, à moins justement de changer cette dynamique de fond en comble.


Pour vous, y a-t-il des codes (chutes, rythmes, types d'histoires) incontournables de la nouvelle à respecter/détourner ?

Je souscris à la démarche d'Edgar Allan Poe : dans la nouvelle, tout doit concourir à une atmosphère unique. Même si, comme pour tous les codes, il faut réfléchir et éventuellement contourner le principe… Mais j'en reste assez proche, du moins quant à l'idée de but final. Une nouvelle est pour moi une promesse narrative assez brève, qui prend de l'élan sur quelques pages, et doit offrir, soit une chute frappante, soit un questionnement net. La nouvelle est un ressort qu'on comprime et détend brutalement à la fin. On ne peut pas faire de détours narratifs ; elle va droit au propos. Là où le roman offre une densité à laquelle on réfléchira peut-être longtemps ensuite, un goût, une atmosphère qui vous hanteront, la nouvelle vous donne potentiellement un coup à l'estomac dont vous garderez la marque par la suite. Même si ce coup est une fin ouverte, ou une atmosphère contemplative, riche d'interrogations – c'est une marque ponctuelle, par opposition au roman, qui est un cheminement.


Y a-t-il des genres que vous préférez ? Que vous permettent-ils ?

Comme ailleurs, je tends toujours vers la fantasy ou le fantastique parce que la science-fiction et sa tendance actuelle à sacraliser la cohérence avec les faits m'embête à placer la réalité sur le chemin de l'histoire que j'ai envie de raconter. Dans la nouvelle, je m'amuse souvent aussi à expérimenter avec des formes plus surréalistes, comiques ou grinçantes, justement parce que la brièveté évite de lasser le lecteur du procédé ; je ne suis pas certain que cela tiendrait sur 500 pages.


Comment travaillez-vous une nouvelle ? Suivez-vous ou avez-vous des rituels, des contraintes, des techniques d'écriture particulières ?

De la même façon que je travaille toute histoire : il me faut d'abord le propos et surtout la fin, qui pour moi justifie le voyage du récit. Dans le cadre d'une nouvelle, ce sera plutôt une chute nette, et tout devra tendre à celle-ci, sans qu'elle soit prévisible pour autant. Ensuite, il me faut surtout bien sentir les personnages et l'atmosphère, et établir les scènes-clés, vu que je suis structurel (je planifie à l'avance). Une poignée de scènes, pas plus, ou bien je sais d'expérience que je vais déborder du calibrage ; s'il en faut davantage, si le propos n'est pas concis et ne tient pas en une ou deux phrases, c'est un signal d'alarme pour me dire qu'il faut peut-être une novella voire un roman pour servir correctement cette idée. Je travaille la préparation à l'écrit, à la main, pour me mettre l'histoire « dans le corps » ; je me rends compte que je réfléchis et assimile mieux ainsi. L'écriture se fait ensuite directement à l'ordinateur. Pour les rituels, à part mon café du matin, de la musique jouée très bas pour occuper la part de mon cerveau qui tend à vagabonder et un nombre de pages minimum par jour, je n'en ai plus. J'ai fini par me dire que ce n'étaient que des manœuvres dilatoires, voire de l'affectation : si l'on veut écrire, il n'y a rien d'autre à faire qu'écrire.


Vos nouvelles sont-elles écrites pour des ATs ou bien selon votre envie ?

J'ai maintenant tendance à n'écrire des nouvelles que quand on m'en demande pour un projet précis, ou bien dans le cadre de recueils. J'aime les contraintes, qui forcent à sortir de la zone de confort, à aller chercher ce qu'on n'aurait pas forcément écrit sans elles. Mes textes les plus appréciés ont été écrit avec ce genre de contraintes. Et j'ai la chance d'avoir plus d'idées que je n'ai de temps… De plus, les romans et les séries me prennent aussi pas mal de temps.


Lorsque vous publiez un recueil de nouvelles, est-ce que vous portez une attention particulière à sa composition (le sommaire) ?

Oh que oui ! L'enchaînement des textes est comme un parcours à travers le livre, il faut alterner les atmosphères, les impacts, offrir des pauses, des moments plus contemplatifs. Idéalement, même, qu'il s'en dégage une histoire différente, subtile, dont l'ensemble dépasse la somme des parties (ce que je me suis particulièrement efforcé de faire sur La Route de la Conquête). C'est amusant parce que beaucoup de lecteurs picorent les recueils à leur gré, ce qui réduit cet effort à néant, mais c'est le jeu !

Couverture du recueil "L'importance de ton regard"


Quel rapport entretenez-vous avec les supports numériques ?

Je suis technophile, j'adore alimenter mon blog, mon bloc-notes est en réalité une tablette à stylet… mais je ne crois pas à tout le barouf qu'on fait autour du livre électronique. L'insistance, voire l'intransigeance de certains fanas du numérique à ne voir que ce support et rien d'autre m'agace de plus en plus, surtout quand on connaît les chiffres de vente qui demeurent extrêmement faibles. Quand j'entends des discours sur une « révolution » de la lecture, j'ai surtout l'impression que l'interlocuteur essaie de me vendre son modèle économique de distribution (sans qu'il s'agisse forcément de servir la création). Mais ce qui m'agace tout autant, c'est de voir que la littérature recommence, dans une grande mesure, les erreurs commises par le cinéma et le disque : prix parfois délirants, verrous abusifs… Cela évolue quand même, mais il reste des dégâts. En tout cas, dans l'ensemble, je ne pense pas que le numérique remplacera le papier, il cohabitera avec lui – peut-être, en revanche, en grignotant des parts de marché au poche, qui se situe sur un créneau comparable : un livre destiné à un marché de masse, avec des coûts de fabrication faibles. Quoi qu'il arrive, j'espère surtout qu'on ne perdra pas le rôle de conseil et d'animation des libraires, ni les éditeurs, qui restent garants d'un certain niveau de qualité.


Vous utilisez beaucoup les réseaux sociaux. À travers eux et votre blog, quelles sont les relations avec votre lectorat ?

Je le tutoie et je le qualifie d'auguste… Je crois que c'est surtout pour moi une façon de réduire systématiquement la distance entre l'auteur et le lecteur. On a sacralisé la littérature, pourquoi pas ; mais, au fur et à mesure et surtout à notre époque, cela s'est transformé en sacralisation de la personne de l'auteur, ce qui est idiot. Je refuse catégoriquement de me couler là-dedans. Je ne suis pas plus malin qu'un autre, plus recommandable, ni infaillible, et c'est pourquoi je m'efforce autant que possible de casser la tour d'ivoire de l'auteur. J'écris seulement des histoires que j'espère bonnes, sur les questions qui me tarabustent en me disant qu'il doit bien y avoir, dans le monde, quelqu'un que ça tarabuste aussi et que cela pourrait donc intéresser. De façon générale, je me vois plutôt comme un tenancier de bar, qui rassemble une communauté autour d'un intérêt commun, à savoir les livres – et les livres, le texte, c'est tout ce qui compte, en définitive.


Vous êtes engagés sur plusieurs types de projets, mais aussi sur différents sujets (par exemple la biologie marine, etc.). Comment et en quoi ceci influence votre écriture ?

C'est salutaire. Tout d'abord, cela permet de voir autre chose du monde, quelque chose de plus réel que la fiction, et cela rappelle qu'il existe toute une réalité hors de ses murs (et de son imagination) ! Un monde avec des priorités bien différentes de la littérature, qui se fiche royalement que vous écriviez ou pas, et je crois que tout auteur a besoin de ce petit retour à la réalité pour dégonfler son ego… Ensuite, bien sûr, cela offre l'occasion de prendre du recul, et de nourrir son imaginaire d‘expériences différentes. Si King dit – à juste titre – que l'art doit nourrir la vie, financièrement et dans le plaisir du quotidien, la matière artistique se nourrit aussi de ce qu'est un auteur. Je crois que pour créer, un auteur doit sortir au maximum de chez lui, non pas dans le but précis d'alimenter son écriture, mais dans celui, plus vaste, de grandir en tant que personne, autant que possible… Et cette dernière raison, je crois humblement que c'est pour cela que j'écris, au bout du compte.


Note :

1. Saluons à cette occasion la création du festival Nice Fictions, dédié aux formats courts du cinéma, de l'écriture et de l'illustration.

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