lundi 28 décembre 2015

Les Baleines célestes d'Elodie Serrano

Après la fin de son cycle et avoir obtenu l'estampille CoCyclics, Élodie Serrano a accepté de répondre aux questions concoctées par illiane pour Tintama(r)re.
[Pour un petit rappel du fonctionnement des cycles, c'est par ici !]

Logo de l'estampille CoCyclics

Bonjour Élodie : félicitations pour ta fin de cycle !
Merci, il était temps que je termine.

Tout d'abord, est-ce que tu peux nous pitcher un peu ton roman, les Baleines célestes ?
Oui, bien sûr :
À trop vouloir bien faire, on commet des bévues, par exemple laisser filer une baleine céleste, créature destructrice s'il en est. Alexandra Levisky et son équipage se jettent dans le sillage de la fuyarde. Pour l'empêcher d'atteindre le cœur historique de la galaxie, une seule solution : titiller sa corde sensible.

Quelles ont été tes inspirations sur ce projet, autant littéraires que visuelles ?
Hum, la réponse risque d'être décevante.
Je n'ai pas vraiment eu d'inspiration directe. Les deux points de départ ont été l'envie de parler d'un groupe de personnages un peu boulets, un équipage maladroit qui voguerait de bêtise en bêtise. Puis le titre m'a sauté dessus, les Baleines célestes. Je trouvais cette idée d'une créature si massive qui volerait dans l'espace fascinante et merveilleuse. Ensuite, j'ai travaillé à réunir les deux idées qui ne semblaient pas forcément aller en ensemble en premier lieu.
Ce n'est qu'après avoir écrit mon roman que je n'ai découvert que les baleines de l'espace, c'est assez populaire comme idée en fait. Comme par exemple dans un épisode de Docteur Who, ou pas mal d'illustrations (l'une de mes alpha-lectrice ne manque jamais de me les faire découvrir quand elle en trouve une).

Ton roman a obtenu l'estampille CoCyclics en octobre dernier. Comment s'est déroulé ton cycle ? Y a-t-il une phase que tu as préférée ? Quelle a été ta méthode de travail au cours de ton cycle ?
Ce fut long (deux ans, soit deux fois plus long que ce que j'anticipais en termes de durée) et difficile.
Quand j'écris un texte, je suis assez fière du résultat, toujours. Puis quand on me dit ce qu'il ne va pas, je tombe dans l'excès inverse, soit de penser que c'est vraiment nul. Du coup, mon cycle a consisté à osciller entre fierté du travail accompli quand j'ai soumis et terminé les P2 et P4, et déprime intense face aux retours de P1 et P3, où je considérait au final que c'était vraiment bon à jeter. Je suis assez extrême dans l'émotion je pense.
Ma phase préférée a été la P2. J'ai pas mal refondu le texte, supprimé des scènes, ajouté de nouvelles. Un travail de gros œuvre qui a su laisser libre cours à ma créativité pour trouver des solutions aux problèmes soulevés. Cet aspect était moins présent en P4, où j'ai du travailler plus dans le détail, un travail d'orfèvre qui n'est pas vraiment ma tasse de thé, même s'il faut bien en passer par là.
Pour la méthode de travail, j'ai commencé par relire mon roman en début de P2, pour me construire un scène-à-scène sous Excel. Ainsi, en P2 comme en P4, j'ai pu créer une nouvelle fiche et noter sur chaque scène le sort qui lui serait réservé en fonction des remarques de mes bêtas/alphas. Une fois établi mon plan d'attaque, je n'avais plus qu'à m'y atteler, scène à scène. Je pense que cette méthode est plutôt efficace pour moi et je la conserverais pour mes prochains romans.

Dans ton roman, Nathan est un naturaliste passionné par les baleines célestes. Est-ce que ce personnage t'as été inspiré par ta propre passion des animaux ?
Pas le moins du monde.
Nathan est arrivé dans l'histoire comme personnage outil. Un spécialiste de l'espèce qui ne devait, au début, que servir à apporter quelques informations sur les baleines, histoire de ne pas lancer l'équipage trop à l'aveugle dans leur course-poursuite de la créature.
Puis il a pris de l'ampleur bien malgré moi, et gagné son propre point de vue en phase de P2. Pour tout dire, il a fini par surpasser dans mon cœur un autre des personnages du trio principal, Conrad.
Par contre, il est clair que je me suis projeté dans le personnage, pour le côté curieux, scientifique passionné par le vivant, parfois un peu en décalage. Mais pas plus que je n'ai donné à Alexandra certains de mes traits. Même Conrad a bien du prendre de moi, quelque part. J'imagine.

Ton roman appartient à un style un peu inhabituel vu qu'il s'agit d'un space-opera humoristique. N'a-t-il pas été trop difficile de mêler les deux genres ?
Ce n'est pas tant l'aspect space-opera que l'action qui pose souci.
L'introduction d'humour reste délicat, car si l'on veut faire rire, on ne peut pas faire rire n'importe quand. Une blague mal placée, et toute la tension de l'action tombe à plat. C'est ce mariage-là qui a été délicat à manier. En résulte un roman au ton léger, mais on est loin de l'action endiablée aux blagues alignées comme si la vie de l'auteur en dépendait que l'on peut retrouver chez Pratchett.
Sur cet équilibre, l'aide des bêtas a été précieuse. Elles m'ont vraiment permis de cerner les moments où l'humour allait à l'encontre de la progression de l'histoire, afin de mélanger au mieux les deux sans que l'un vole la vedette à l'autre.

Maintenant que tu as terminé ton cycle, tu t'es engagée sur le chemin de l'édition. Comment as-tu ciblé les maisons d'éditions auxquelles tu as envoyé ton roman ?
La question piège. J'avoue être un peu en difficulté sur ce point.
D'une part, parce que la SF n'est pas forcément autant demandée que la fantasy par les maisons. D'autre part parce que j'y ajoute un ton léger qui n'est pas forcément la tasse de thé de tous les éditeurs. En gros, je pars avec un énorme handicap.
Du coup, j'ai pris le Grimoire Galactique des Grenouilles, j'ai coché toutes les maisons qui font de la SF, puis j'ai trié pour voir ceux qu'un peu d'humour pourrait intéresser. Ça ne me fait pas une liste monstrueuse d'envois, mais la légende raconte qu'il suffit d'un seul "oui".

Une dernière petite question pour la route ! En parallèle de tes envois, quels sont tes autres projets en cours ?
Je continue à écrire des nouvelles, inlassablement. J'ai déjà 5 textes à paraître en 2016, ce qui commence à faire une jolie présence dans le monde de la nouvelles je trouve.
Sinon, j'ai participé au NaNoWriMo en Novembre dernier et je devrais bientôt m'atteler aux corrections. Il s'agit d'un pulp, un space-opera, encore un, avec des dinosaures qui parlent et se rebellent contre leurs créateurs. Le personnage principal, jeune femme qui ne faisait que passer par là, se retrouve propulsée au milieu de tout ce bazar et se retrouve porte parole officiel de la cause, rien que ça. Je me suis bien amusée avec, même si j'ai pas mal de gros œuvre qui m'attend pour le faire maigrir dans un format novella plus dynamique.

Merci encore Élodie pour tes réponses et bon courage pour la suite !

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lundi 21 décembre 2015

Interview sur la collection E-courts des éditions Voy'[el]

Aujourd'hui, nous accueillons Manon Bousquet et Tesha Garisaki, qui ont accepté de nous parler de leurs fonctions de co-directrices de la collection « E-courts » des éditions Voy'[el]. Merci à Luxia d'avoir orchestré cette interview !

Logo des éditions Voy'[el]


Avant toute chose, pouvez-vous nous présenter Voy'[el] ?

Voy'[el] est une maison d'édition fondée en 2009 par Corinne Guittaud, axée principalement sur l'imaginaire positif et le rêve. Elle publie de la littérature SFFF, à destination des adultes jusqu'ici (mais une collection jeunesse devrait bientôt voir le jour), ainsi que des art-books. Les romans, anthologies et artbooks sont publiés aux deux formats papier et numérique, les nouvelles et novellas le sont uniquement au format numérique (collection « E-courts »), de même que les œuvres LGBT (romans, nouvelles et novellas, réunis dans la collection « Y »).


Et E-courts ?

E-courts est la collection dédiée aux nouvelles, novellas et séries, créée par Aude Bourdeau en 2013. Il s'agit d'une collection majoritairement numérique, même si des anthologies ou des intégrales de séries peuvent être proposées en impression à la demande.


Maintenant, parlons un peu de vous : quand et comment en êtes-vous arrivées à ce poste ?

MB : Je suis arrivée en septembre 2014. Aude Bourdeau (la créatrice de la collection) avait besoin d'aide, et m'a proposé, ainsi qu'à une connaissance partie depuis, d'occuper ce poste de codirectrice. Et puisque j'adore cumuler plein de trucs en même temps, j'ai dit oui.
TG : De mon côté j'avais le projet de monter une maison d'édition depuis très longtemps, du coup j'ai suivi une formation de correctrice et obtenu un diplôme de gestion d'entreprise, tout en travaillant bénévolement, ou à titre professionnel, pour pas mal de maisons d'édition. J'ai endossé plusieurs casquettes pendant plusieurs années : correctrice, maquettiste, membre de comité de lecture, directrice de collection... Quand Voy'el est devenue une SARL, j'en suis devenue actionnaire et ai intégré ses comités de lecture. Quand la place de codirectrice d'E-courts est devenue vacante, en janvier 2015, je l'ai reprise.


Aviez-vous déjà une connaissance du monde de l'édition lorsque vous avez débuté ?

MB : Une petite. J'ai suivi une formation en correction, je possède des bases de maquette éditoriale, et j'avais déjà dirigé une anthologie.
TG : C'était mon métier.


Pour les lecteurs qui ne seraient pas familiers du monde de l'édition, pouvez-vous expliquer rapidement quel est votre rôle en tant que co-directrices de la collection E-courts ?

Nous recevons les textes, les transmettons au comité de lecture, assistons aux délibérations du comité de lecture, puis nous tranchons en faveur ou non d'une publication. Puis, nous avons en charge les phases de correction éditoriales (direction littéraire, correction orthographique et typographique), la maquette et la couverture, la création des fichiers numériques et leur envoi au diffuseur. Puis vient la phase de promotion, via les réseaux sociaux, les services presse ou encore les concours.


De toutes ces tâches, laquelle appréciez-vous le moins ? Et au contraire, laquelle préférez-vous ?

MB : Mon côté monomaniaque aime les maquettes, et les choix de couverture. Et si j'adore découvrir de nouveaux textes et les voir prendre leur envol, la deuxième phase de correction et au-delà me deviennent vite fastidieuses.
TG : C'est difficile à dire... Les couvertures m'amusent. En revanche, je trouve laborieuse la première phase de correction, quand il faut organiser la réécriture du texte.

Couverture de "Chrysalide" d'Ivan Kwiatkowski


Vous êtes toutes les deux également auteures. Pensez-vous que cette fonction de co-directrices de collection ait changé votre rapport à l'écriture et à la lecture ? Si oui, de quelle manière ?

TG : Je dirais que travailler dans l'édition en général aide à prendre du recul par rapport à son travail. Personnellement, ça m'a rendue plus exigeante envers moi-même.
MB : Oui, c'est plus une globalité, à force de lire d'autres personnes, de travailler avec elles, on se rend compte de ses propres faiblesses. Ça a également changé ma manière de recevoir les corrections, par exemple la gestion des remarques un peu intrusives.
TG : Ça aide également à corriger ses propres textes : avant de soumettre, tu sais déjà ce qu'on va te demander de corriger.


Maintenant que nous en savons un peu plus sur vos postes et vos parcours, je propose de revenir sur la collection dont vous avez la charge. Pour commencer, pourquoi avoir choisi de faire d'E-courts une collection entièrement numérique ?

Principalement pour des raisons financières. Une nouvelle coûterait trop cher à imprimer puis à diffuser : le prix serait trop élevé pour que les gens achètent. De plus, le numérique se prête volontiers au format court, pour lire un texte le temps d'un trajet en bus, par exemple...


Globalement, d'où viennent les œuvres publiées : d'appels à textes, de soumissions ouvertes, de démarchage d'un auteur apprécié ?

De soumissions uniquement.


D'ailleurs, pouvez-vous nous parler un peu du processus de sélection des œuvres publiées ? Quels sont les critères que vous utilisez pour trancher ?

Le respect de la ligne éditoriale ! Un enthousiasme unanime du comité de lecture est un atout majeur, ainsi que la qualité du style et l'originalité de l'histoire. Les nouvelles sont publiées à l'unité, donc il faut qu'elles offrent vraiment un quelque chose de particulier, des idées, un rythme...


Maintenant, nous avons un peu de contexte, nous allons pouvoir passer aux choses intéressantes et parler chiffres et statistiques. Combien d'œuvres compte actuellement la collection E-courts ?

Alors... 13 nouvelles, 1 novella et 1 série.


Pour combien de textes reçus en soumission ?

Depuis septembre 2014, 102, donc près de 200 depuis la création de la collection.


Au niveau des ventes, que pouvez-vous nous dire sur la collection E-courts ? Est-elle rentable ?

Non, pas vraiment. Elle dégage bien quelques bénéfices, mais négligeables comparés à l'investissement nécessaire. C'est un problème récurrent des nouvelles : ce n'est pas rentable.

Couverture de "La Brigade des loups, T1" de Lilian Peschet


Y a-t-il des nouvelles qui se vendent mieux que les autres ?

La série La Brigade des Loups de Lilian Peschet se vend très bien. Chrysalide (Ivan Kwiatkowski) se vend bien également, avec une vingtaine de ventes, et Caver Den (Xavier Portebois) a réalisé un bon démarrage avec une quinzaine de ventes en un mois. Globalement, les nouvelles qui ont été soumises à des offres promotionnelles (réduction ou gratuité) s'écoulent également mieux que les autres, jusqu'à 80 exemplaires.


Bien, je crois avoir épuisé mes questions. Merci pour votre disponibilité, Manon et Tesha, et je vous laisse le mot de la fin : avez-vous un dernier message à faire passer aux lecteurs, aux aspirants auteurs qui seraient intéressés par rejoindre le catalogue d'E-courts, ou encore aux aliens ?

MB : Faites vivre les collections dans lesquelles vous voulez être publiés !
TG : Je conseille aux lecteurs de nous lire pour nous découvrir, aux auteurs de nous lire pour bien cerner notre ligne éditoriale, et aux aliens de nous lire pour se faire une fausse idée de notre civilisation.


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mardi 17 novembre 2015

Dans la tête d'une nouvelliste : Sylvie Lainé

Après la création de la nouvelle rubrique « Dans la tête d'un·e nouvelliste » et la publication d'une première interview avec Lionel Davoust en avril dernier, l'équipe Tintama(r)re est ravie de vous présenter un second volet, consacré à une auteure 100% nouvelliste.
Il s'agit, vous l'aurez deviné, de Sylvie Lainé, qui a très gracieusement répondu aux questions de Hatsh*.
Non seulement Sylvie Lainé écrit des nouvelles et des novellas, dont plusieurs ont été récompensées entre autres par le GPI et le prix Rosny aîné, mais elle intervient aussi régulièrement en festivals dans des tables rondes décortiquant ces formats. Ses histoires nous parlent de points de vue et de rencontres, désirées ou inattendues ; des thèmes précieux par les temps qui courent. Quatre recueils sont disponibles chez ActuSF et une nouvelle graphique chez Organic éditions. Pour lire ses autres textes, à vous de faire la chasse aux trésors dans les revues et les anthologies !

Sylvie Lainé, aux Intergalactiques 2015
Intergalactiques 2015, Lyon.

Bonjour et merci de prendre le temps de répondre à nos questions ! Vous êtes l'une des rares auteur·e·s 100% nouvellistes, avec deux novellas à votre arc : d'où vient votre attachement à ce format ?

Par la force de ce que permet d'exprimer le format court, sans doute en obligeant le lecteur à construire tout ce qu'on ne lui raconte pas. Une nouvelle bien faite, c'est une merveille d'immersion brutale et décoiffante. Parfois, en tant que lectrice, le format long m'ennuie un peu – un roman ou un cycle peut permettre de développer une familiarité avec le monde que l'on vous y propose, jusqu'à ce que l'on s'y sente chez soi - mais ce n'est pas ce que je recherche en priorité dans la SF, j'y cherche plutôt l'étrangeté du dépaysement.


Pour vous, y a-t-il des codes incontournables de la nouvelle à respecter et/ou à détourner ?

Il y a une règle à mes yeux qui compte encore plus pour la nouvelle que pour le roman : il ne faut jamais trop expliquer ni trop raconter. Il faut donner à vivre et à ressentir. Le fameux « Show, don't tell ». Disons que c'est une règle que l'on peut contourner, mais ça devient vite périlleux… Sinon, les règles du théâtre fonctionnent bien aussi : unité de temps, unité d'action. Difficile de raconter une histoire qui s'étend sur des décennies, difficile de multiplier les péripéties et les personnages, car sinon il y a un risque réel de produire un genre de résumé de roman qui ne fonctionnera pas en tant que nouvelle.


Comment travaillez-vous une nouvelle ? Suivez-vous ou avez-vous des rituels, des contraintes de temps ou de narration, des techniques d'écriture particulières ?

Pas de rituels, ni d'horaires, ni de règles, parce que ce qui m'intéresse c'est surtout de faire à chaque fois quelque chose de différent, sur un nouveau principe. Des choix préliminaires qui peuvent être difficiles : dans la peau de quel personnage vais-je être ? L'histoire sera-t-elle écrite à la première ou à la troisième personne ? Le récit est-il au présent ou au passé ? Ce ne sont pas de simples questions formelles. Cela change complètement le ressenti de l'histoire.


On vous présente comme une auteure de SF, pourtant un certain nombre de vos nouvelles a peu à voir avec la SF, mais plutôt avec le fantastique (La Bulle d'Euze, Un rêve d'herbe) ou même la blanche (Le prix du billet) : le genre s'impose-t-il au fil de l'écriture ou bien est-il choisi au préalable ? Que permet de faire la SF que ne permettent pas d'autres genres ?

C'est l'histoire qui choisit son genre. La plupart de mes histoires m'emmènent vers la SF, mais certaines vont ailleurs. Le Prix de billet comportait déjà en lui-même le principe du changement de point de vue, bien que effectivement ce soit de la blanche (c'est rigolo, j'ai l'impression d'être un dealer). Donc inutile de faire appel à la SF pour cette nouvelle-là. Mais la SF est idéale pour renouveler les questions, en changeant la manière dont on les pose.

Couverture du recueil Espaces insécables


Vous avez publié de très nombreuses nouvelles (combien, d'ailleurs ? ^^ ) et deux novellas, mais seulement quatre recueils. Dans les interviews publiées sur le site d'ActuSF, vous précisez que chacun possède un fil rouge ou un thème : le poids du regard pour Le Miroir aux éperluettes (2007), le choix pour Espaces insécables (2008), l'Autre pour Marouflages (2009), l'univers du space-opera pour L'Opéra de Shaya (2014). Chacun est préfacé de manière élogieuse (respectivement, Jean-Claude Dunyach, Catherine Dufour, Joëlle Wintrebert et Jean-Marc Ligny). Comment avez-vous choisi la composition de ces recueils ? Les préfaciers et préfacières ont-ils/elles participé à cette composition ?

Eh, oh, ça fait 3 questions ! (ça fait combien de questions en tout, du coup ? ^^ ) Bon, je viens de regarder ce qu'en dit la nooSFere, je dois avoir écrit une quarantaine de nouvelles, disons entre 40 et 50. J'ai composé les premiers recueils avec une proportion importante de textes déjà publiés (en revue, dans des anthologies) et devenus indisponibles, et la proportion d'inédits ou de textes très récents est allée en augmentant au fil du temps. Les préfaciers qui m'ont fait l'honneur et le plaisir de présenter les recueils sont intervenus alors que les recueils étaient déjà composés. (Et, curieusement, je n'ai pas cherché à solliciter des auteurs qui détestaient mes textes).


Vos nouvelles sont rarement « à chute », elles offrent plus souvent une résolution suivie d'une fin ouverte (Fidèle à ton pas balancé, Le Passe-plaisir, Grenade au bord du ciel) : est-ce délibéré ?

Même une nouvelle à chute peut toujours comporter une fin ouverte : une fin ouverte sur un après. Le monde ne s'arrête pas à la fin de l'histoire. Il y a un nœud ou un conflit dans le récit qui a été résolu, ou bien le point de vue que l'on a sur l'histoire a changé. Et après, la vie continue, on l'entrevoit derrière la fenêtre, après le mot fin. J'aime bien prendre le lecteur par la main et l'emmener en voyage, mais je déteste l'enfermer dans un train verrouillé – surtout quand on arrive au terminus.


L'un des textes parus dans L'Opéra de Shaya avait d'abord été écrit et publié dans l'anthologie Contrepoint dirigée par Laurent Gidon (Petits arrangements intergalactiques), qui avait pour ambition de présenter une anthologie sans conflit. Est-ce difficile d'écrire sans conflit en SFFF et dans des nouvelles ?

Ça dépend ce qu'on appelle un conflit. Pour une bonne histoire il faut des difficultés et des péripéties, des surprises, et pas seulement celles qui sont enrobées dans un Kind… dans du chocolat. Cela se fabrique avec des incompréhensions, des conflits d'intérêt, des conflits d'interprétation, des drames. Je peux l'avouer maintenant, j'ai réussi à ne mettre aucun conflit dans les Petits arrangements intragalactiques parce que le héros n'a pas d'interlocuteur avec lequel il pourrait entrer en conflit. Les Grocs sont peut-être intelligents, mais ils ne voient pas du tout l'intérêt d'une discussion avec le drôle de Sapinou qui va les soulager de leurs démangeaisons, comme doit le faire tout bon Sapinou. (Le narrateur, lui, se soucie d'un problème prioritaire et personnel). Et les petits arrangements sont bien INTRAgalactiques : on s'arrange entre voisins, on trouve des accommodements, on se rend des petits services.


Pour prendre une autre acception du conflit, celle du conflit narratif, avez-vous déjà essayé la narration sans conflit ? (par exemple : le kishōtenketsu)

Si je l'ai fait, c'est sans le savoir, comme Monsieur Jourdain.


Vous avez écrit deux novellas (Les Yeux d'Elsa en 2006 et L'Opéra de Shaya en 2014), toutes deux primées entre autres par le Grand Prix de l'Imaginaire : est-ce que cela a représenté un processus d'écriture différent ? Est-ce que ça a changé quelque chose à votre manière d'écrire des nouvelles ?

Les novellas ont eu un processus d'écriture différent, oui, parce que ce sont les seuls textes pour lesquels j'ai vraiment élaboré un scénario avant d'écrire. Ce sont des textes qui ont 3 niveaux de construction : le contexte (l'univers dans lequel l'histoire prend forme, ses règles), le scénario (les étapes du récit), et l'écriture, qui est la part où se fait l'immersion et où les personnages se mettent à exister. Je n'ai pas besoin de cela pour des nouvelles courtes, elles jaillissent sur tous les plans à la fois, avec moins de préméditation.


Quel rapport entretenez-vous avec les supports numériques ?

Je nettoie l'écran de ma tablette, j'essaie de ne pas oublier d'éteindre ma souris sans fil parce que sinon je dois changer les piles tout le temps, ça fait une éternité que je n'ai pas fait de sauvegarde sur ma station multimédia, et peut-être que je devrais faire un bisou au cloud ? Mais il reste très abstrait à mes yeux. Ai-je répondu à la question ? ^^


Quelle relation avez-vous avec votre lectorat ?

Je l'aime. Il m'aime. Nous nous aimons.
Sérieusement, avec les blogs, Facebook, les salons, les possibilités de dialogue et les retours que l'on a se multiplient, et c'est formidable. Je trouve complètement extraordinaire d'avoir touché des gens de tous les âges, de différents milieux, et du coup d'avoir pu échanger avec eux. Il y a ce moment un peu magique où la personne vous chuchote avec un peu de timidité : « en fait, celle que j'ai le plus aimé, c'est… » (c'est très variable, celle dont on me parle alors). Et en général, le lecteur continue : « vous savez, celle où… » et me la raconte un peu, en me regardant avec un peu d'inquiétude, car soudain il se demande si l'histoire que j'ai écrite (moi, cette parfaite inconnue qui me trouve à cet instant en face de lui) est vraiment à mes yeux la même que celle qu'il a lue – si je vais vraiment comprendre ce qu'il va m'en dire et ce qu'il a éprouvé.
Alors je suis toujours très heureuse à cet instant – c'est cela la magie des textes qui fonctionnent. Ils vous parlent à vous, d'une manière unique. Et face à un auteur qui m'a vraiment touchée, je ne peux que bredouiller lamentablement.

Couverture de L'Animal

Vous avez écrit un livre graphique avec Francis-Olivier Brunet et Philippe Aureille (L'Animal, Organic éditions, 2014) : est-ce une nouvelle ou une novella graphique ? Est-ce que c'était un défi ? Les nouvelles bénéficient parfois d'illustrations dans les anthologies, mais presque jamais dans les recueils : est-ce que mêler texte et image est évident pour un format court non-jeunesse ?

Ça fait encore 3 questions. Donc si on s'en tient à un strict critère de longueur du texte, c'est une nouvelle graphique. Un défi ? Oui, au sens où c'est une expérience que je n'aurais jamais imaginé faire un jour, et qui a été passionnante – et j'adore le résultat de ce travail à trois. Pour la 3e question, je ne la comprends pas. Évidemment ce n'est pas pour la jeunesse. Oui c'est du court. Mêler texte et image, c'est le principe même d'une nouvelle graphique – mais le principe de la collection ici est que c'est le peintre ou le plasticien qui commence, et que l'auteur intervient après, dans l'univers du plasticien. Donc c'est plutôt l'auteur qui « illustre » (avec un texte) les tableaux et les images. Il n'y a jamais d'évidence dans une collaboration, surtout quand chacun a son langage propre. Après, si la question concerne le positionnement marketing, elle devrait plutôt s'adresser à l'éditeur…


Pour finir : à quand le prochain recueil ? :D

Bientôt. Et puis aussi des nouvelles en revue, un lettre qui est un genre d'essai, la direction d'une anthologie prochainement… Des projets de toutes sortes, et j'adore ça.


Liens :


Note :

* Notre rédac' chef, qui a reçu 50 coups de fouet pour s'être trompée dans un titre et pour avoir confondu interview et shampoing "formule 3-en-1". [haut]